Texte identique, mais plus lisible et imprimable :


Ce récit, on le voit, est un salmigondis de notions religieuses ou historiques mal assimilées et d'inventions puériles; mais on voit aussi tout ce qu'il peut faire naître de sentiments xénophobes et, plus particulièrement, antiblancs. C'est en effet, à la seule duplicité de leur ancêtre Kanizari, que les Blancs doivent leur peau blanche et leur supériorité, qui revenaient, de droit, à l'aîné, Zendekisa, l'ancêtre des Noirs. La preuve en est d'ailleurs faite par les talents de son fils "Amérique" ... que les Blancs ont réduit en esclavage.

Kitawala et Watch Tower

Il faut noter ici - la chose est importante et ne peut être perdue de vue - que ce récit très compliqué des débuts de l'humanité s'est formé bien avant la guerre de 1940 et que, pour les kitawalistes, tous les Américains sont des Noirs, comme eux-mêmes.
Ceux qui étaient au Congo pendant la guerre se rappellent l'enthousiasme avec lequel les populations indigènes accueillirent les troupes américaines de passage en Afrique : les libérateurs annoncés étaient là ! L'enthousiasme se propagea jusque dans les villages de la brousse où jamais, cependant, ne pénétra un G.I. ... A Léopoldville et à Matadi, ce fut presque du délire. Jusqu'au jour où l'on s'aperçut que la Military Police ne ménageait pas ces "surhommes" et les entassait dans ses jeeps, au besoin à coup de matraques, quand ils étaient pris en flagrant délit de vagabondage... Mais ceci est de la petite histoire et le prestige attaché au nom américain, dans les milieux kitawalistes, n'en a pas été atteint. Il ne s'explique donc que par les origines mêmes du Kitawala, c'est-à-dire par le mouvement Watch Tower, lequel, on le sait, est d'invention américaine.
On pourrait citer d'innombrables déclarations de meneurs kitawalistes, recueillies dans toutes les régions du Congo, du Katanga, à Stanleyville, du Kivu à Léopoldville. Toutes reprennent, en substance, les mêmes assertions : "Bula Matari est un voleur, les Missionnaires - protestants ou catholiques - sont des menteurs comme tous les autres blancs. Les Américains sont généreux, sincères et nous combleront de biens."
Les documents saisis, sont partout les mêmes : chez tous les propagandistes arrêtés, à quelque époque que ce soit, on a retrouvé des bibles, tracts, brochures, édités par la Watch Tower Society; des lettres demandant l'envoi de ces livres ou de commentaires des ouvrages W.T.; des correspondances engagées entre propagandistes et responsables du mouvement W.T. en Rhodésie notamment. Et tout cela est parfois dissimulé dans d'ingénieuses cachettes qui rendraient des points aux plus adroits filous de nos pays civilisés...
Partout encore, ce sont les mêmes procédés de propagande et d'organisation : recrutement d'indigènes influents (capitas, petits négociants, ouvriers des camps ou du chemin de fer, etc.); création de cellules "juxtaposées" qui s'ignorent presque totalement les unes des autres, dotées d'une structure interne très solide et ayant chacune leur police particulière; préparation, à l'intérieur de la cellule, de futurs propagandistes qui continueront la prédication quand les fondateurs seront arrêtés, expulsés, relégués; interprétation fantaisiste et tendancieuse de textes de l'Ecriture se prêtant à commentaires xénophobes.
Pour être complets, ajoutons que certains Blancs - des étrangers pour la plupart, mais pas toujours... - diffusent également chez nous en Afrique, les ouvrages et commentaires des idées W.T., les remettant aux indigènes de la main à la main, ou les leur envoyant par la poste !
Et signalons aussi que, même relégués et surveillés, les meneurs réussissent souvent à former des adeptes convaincus et extrêmement actifs, à correspondre avec eux et à diriger la propagande de leurs idées.

Le Kitawala à l'action

Dès 1927, on pouvait déceler l'influence de cette "histoire de l'humanité" que nous avons résumée plus haut, même si tous ses éléments n'étaient pas encore réunis, comme il le semble bien, en un tout cohérent. C'est à cette époque, en effet, que se répandit la consigne de désobéissance envers les blancs "qui seront tous tués ou deviendront nos esclaves et nous prendrons leurs biens quand arrivera l'envoyé de Dieu".
Plus tard, et en divers lieux, ce fur - bien avant la guerre - l'annonce de l'arrivée imminente des Américains dont on affirmait qu'ils allaient faire cause commune avec les kitawalistes : "Nous deviendrons comme des Blancs. Avec leur aide, tous les Européens seront chassés ou tués, et les Noirs prendront leur place : la délivrance est proche".
La crise économique d'avant-guerre fut présentée comme la preuve que "le grand bouleversement" annoncé par la Bible est proche et, pour les kitawalistes, les mesures mêmes de répression prises par l'Etat en hâteront la venue...
Mais les faits sont plus éloquents que les discours. Rappelons-en donc quelques-uns, choisis dans les quinze dernières années.
En 1940, des bandes de fanatiques, bien organisées, ne craignant ni les coups ni les armes, attaquent le poste de Manono, profèrent des injures au drapeau et des menaces à l'égard de l'administration, excitent les soldats à la désobéissance, lancent des pierres contre les Européens.
En 1944, c'est la révolte de Masisi. Son instigateur se présente comme un ressuscité qu'un avion blanc a fait descendre du ciel; il excite les indigènes contre les Européens. Un agent de l'Etat est fait prisonnier; un ingénieur du C.N.Ki est arrêté, ligoté, tourné en dérision; un autre Européen est insulté, dépouillé de ses vêtements, flagellé en même temps qu'un groupe de travailleurs restés fidèles, enfermés dans une case indigène, soumis aux pires menaces. Il est inutile de signaler l'héroïsme d'un policier indigène qui, roué de 80 coups de fouet, aide cependant à transporter en tipoye un des Européens épuisé, puis, avec une adresse consommée, jette la panique dans la bande des kitawalistes qui s'enfuient, et parvient ainsi à libérer les Européens. Malgré les appels à la désertion et à la révolte, les soldats noirs, chargés de la répression restèrent, eux aussi, fidèles à leur devoir et à leurs chefs.
Le principal responsable de ce sanglant incident (qui coûta la vie à 150 Noirs) promettait à ses disciples la fin prochaine de l'esclavage dans lequel les tenaient les religions et les puissances terrestres; il faisait circuler les consignes de désobéissance, de révolte, de meurtre. On reconnaît, en tout cela, les idées plus politiques que religieuses, propagées par le Kitawala.
Notons, enfin, que cet incident eut pour théâtre une région où l'on avait relégué les principaux meneurs kitawalistes arrêtés au cours des années précédentes; de nombreuses "promenades militaires" furent nécessaires pour y ramener un calme au moins apparent... D'autres faits, moins tragiques (si on excepte par exemple la révolte de Luluabourg) mais non moins révélateurs, pourraient être rappelés. Citons-en quelques-uns, qui montreront la secte à l'oeuvre, à toute époque et dans les divers points du territoire congolais.
En 1947, on trouve, dans une camionnette d'un planteur européen du Kivu, l'inscription suivante dont le sens est plus clair que la syntaxe : "tous les blancs ce mourir signé Kitawala".
A Ponthierville, en 1949, à la suite d'incidents provoqués par des meneurs kitawalistes, on lance des pierres contre les Européens, un agent de l'Etat est brutalement frappé. En 1950, les indigènes de Dilolo égorgent ou abattent leur bétail de couleur noire, dans la conviction que cette hécatombe va faire ressusciter les ancêtres et transformer les Noirs en hommes blancs.
En 1953, à Mwanza, c'est la rébellion ouverte d'un groupe de relégués contre lesquels, pour se protéger, l'administrateur européen finit par devoir tirer en l'air. A Yangambi, la même année, des propagandistes annoncent la ruine prochaine de l'autorité européenne, qui va passer aux mains des "vrais noirs" (allusion aux chefs coutumiers, qui sont considérés comme des"collaborateurs" de l'occupant...).
Enfin, on sait que, dans la région de Stanleyville, le Kitawala a fait des milliers d'adeptes; l'état d'esprit de la population s'en ressent : insurbordination, indiscipline, hostilité latente. De récents événements ont montré que les graves incidents du Kenya (révolte des Mau-Mau) n'étaient pas inconnus dans cette région : les meneurs s'en étaient inspirés dans les mesures qu'ils avaient prises pour paralyser dès le début, l'action répressive de la Force publique et contrecarrer ses interventions. De hardis coups de main, minutieusement préparés, devaient faire sauter la poudrière du camp militaire et couler les bacs qui assurent le passage sur le fleuve.

Conclusion

Nous avons objectivement résumé la "doctrine" kitawala et nous avons souligné son indéniable parenté avec la doctrine "Watch Tower". Il est bien évident que la religion n'a pas à craindre la concurrence de pareilles "doctrines".
Mais devant les faits que nous avons rappelés et qui en sont la conséquence immédiate, qui oserait dire que l'autorité belge, en Afrique, n'a rien à redouter du mouvement kitawala ? Qui oserait affirmer que, à plus ou moins brève échéance, l'ordre public ne sera pas gravement troublé au Congo ?





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