Les fondements syncrétiques
du Kitawala


© 1969 by LIVRE AFRICAIN et C.R.I.S.P.


Notes extraites de l'ouvrage de Jacques E. Gérard
et reprises sur ce site avec l'aimable autorisation du C.R.I.S.P.
(Centre de recherche et d'information socio-politiques)







Sur le contenu du livre

(Remarque du webmaster : L'auteur parle du Watch Tower. Il faut sous-entendre ici le "mouvement" Watch Tower).

Le syncrétisme sur lequel s’est fondé le mouvement Kitawala est constitué par la rencontre d’apports chrétiens et Watch Tower à la pensée chrétienne.
Cette « bantouisation » est plus ou moins profonde selon les régions mais, d’une manière générale, elle tend à s’accentuer si bien que certains aspects originaux sont devenus intégralement bantous. Le présent ouvrage est consacré à l’analyse des croyances et des pratiques kitawalistes considérées sous l’aspect syncrétique. Nous nous sommes efforcés non seulement d’exposer les structures du mouvement, mais surtout d’en rechercher le processus d’évolution afin de découvrir par là quelles sont les bases chrétiennes, Watch Tower ou bantoues des éléments syncrétisés.

Il faut savoir que le terme Kitawala n’est pas employé par les fidèles de ce mouvement. Les Kumu (Est de Stanleyville) l’appellent « la religion ». Les Luba (Katanga) se disent parfois « les témoins » ou « les membres » de la Society, du Movement.
Kitawala serait, selon les uns, la corruption bantoue du mot Tower (venant de Watch Tower). Tower aurait donné naissance aux mots Tawer, Kitawer, puis Kitawala.
En général, les mots européens prononcés à la manière bantoue ont tendance à se rapprocher de mots bantous et ces mots eux-mêmes finissent par éliminer les premiers. Peut-être faut-il admettre que Kitawala vient de Tower. Actuellement, il est clair que Kitawala signifie « domination » en swahili (du verbe ku-tawala, dominer, diriger). Cette appellation correspond à la promesse faite au Watch Tower de posséder le monde (Opinion basée sur la parole de saint Luc : « Ne crains rien petit troupeau car il a plu à votre Père de vous donner le Royaume ». Luc, XII, 32, cité en ce sens par C. Russell, l’Aurore du millenium, p. 305).
Une aspiration Watch Tower est d’ailleurs de fonder le Royaume de Dieu ou le « millénium », de rétablir la domination de Dieu remplacée actuellement dans le monde par le Diable.

Rappelons que la première apparition des Témoins de Jéhovah date de 1872. L’annuaire du Watch Tower pour 1940 écrit : « Quelques chrétiens se réunirent en vue d’étudier les Saintes Ecritures relativement au retour de Jésus-Christ et à l’établissement de son Royaume ». Ces réunions se passaient en 1872.
Pour ce qui concerne l’Afrique, l’origine de cette doctrine se trouve dans les livres de Russell qui pénétrèrent au début de ce siècle en Afrique du Sud. On savait que les premières ébauches missionnaires du Watch Tower dans la colonie du Cap dataient de cette époque. Une confirmation explicite en est donnée par les Témoins eux-mêmes. Lorsqu’ils demandent une autorisation officielle pour évangéliser les peuples colonisés, ils déclarent que les errements politiques et doctrinaux des sectes dérivées de leur doctrine sont basés sur les prédications qui ont eu lieu aux environs de 1900 en Afrique du Sud. Ils prétendent, en outre, que depuis lors ces sectes ont laissé se corrompre la doctrine « si bien que des troubles se produisirent ». (Demande des Témoins de Jéhovah de Paris au gouvernement français, en 1950).

C’est par la voie de la Zambie que ces doctrines pénétrèrent au Katanga et tout spécialement dans l’ethnie luba. Il semble que le Kitawala luba remonte aux environs de 1920.
En 1937, quatre kitawalistes luba furent obligés par l’administration de fixer leur résidence à Lubutu (est de Kisangani).
C’est par eux que le Kitawala des Kumu fut lancé et se développa. Le milieu kumu, politiquement inorganisé et brusquement industrialisé en 1940, était un terrain d’élection pour l’expansion du Kitawala. Un mouvement de révolte appuyé par le Kitawala s’y produisit en 1944.
Le Kitawala des Luba est demeuré numériquement moins important que celui des Kumu mais il est infiniment plus proche des enseignements des pasteurs européens du Watch Tower. En outre, l’influence Watch Tower a pu revivifier dans le cadre de la Society katangaise qui se déclara dirigée de Zambie par les missionnaires européens Watch Tower. Cependant, la masse kitawaliste demeure fidèle à ses préceptes anciens tant chez les Luba que chez les Kumu. La doctrine varie et se dégrade. En fin de compte, l’influence des pasteurs de Zambie est très faible, même au Katanga.
Chez les Kumu, elle est nulle. Quoi qu’il en soit, seuls les quelques villages où l’administration fixa la résidence de certains kitawalistes pourraient constituer un milieu favorable à la réforme des doctrines. A ce jour, une telle réforme semble ne pas s’être produite.
A partir des tribus luba et kumu, le Kitawala tenta de se répandre au Congo. Il parvint seulement à s’établir au sud de Kisangani et ne trouve qu’hostilité dans les régions de l’est du Congo. A l’ouest, la place était prise par le Kimbanguisme. On sait également que le nom de Kitawala fut appliqué aux convertis Watch Tower de Rhodésie et du Tanganyika et même du Congo-Brazzaville, soit qu’ils suivent les doctrines des Témoins de Jéhovah, soit qu’ils aient réalisé, pour leur part, un syncrétisme semblable au Kitawala du Congo Kinshasa.
Une confusion fréquente se produisit , en outre, dans l’esprit des Européens naguère installés chez les Kumu et les Luba : le Kitawala fut hâtivement identifié par la plupart d’entre eux à toutes les manifestations d’insoumission à l’autorité coloniale administrative ou religieuse. Le visage de la secte est devenu méconnaissable.
L’interdiction du Kitawala et du Watch Tower dans toute l’ancienne Afrique française et au Congo a voué ce mouvement à une clandestinité telle qu’il n’est pas exagéré de prétendre que nul Européen habitant ces régions connaisse quoi que ce soit de cohérent à son sujet.

Un premier chapitre est consacré à la théodicée et tend à mettre en relief l’interaction des théories Watch Tower dérivée de l’Arianisme et de l’idée de Dieu chez les Bantous.
Dans un second chapitre sont étudiées les structures kitawalistes correspondant aux initiations bantoues d’adolescents et d’adultes ainsi que la hiérarchie Watch Tower bantouisée.
… Un quatrième chapitre est consacré au comportement théocratique des chefs du mouvement et aux raisons qui provoquent l’adhésion d’individus et de groupes humains à ce mouvement.


Sur la Théodicée


La lecture des plus anciens ouvrages du Watch Tower ayant influencé les kitawalistes zambiens et par eux les Luba puis les Kumu, il est nécessaire de rechercher quelle est dans ces livres la description de l’origine de la matière. Dieu était seul à l’origine. Telle est l’affirmation de chaque auteur Watch Tower. Aucun, récent ou ancien, ne reconnaît un être antérieur à Dieu : l’antériorité d’une matière a-dynamique ne saurait se justifier en dehors de la philosophie bantoue. Cependant, Rutherford donne à l’ouvrage d’un certain Isaac N. Vail, intitulé : « Le système des anneaux de la terre », une importance déterminante dans son explication de la création de la matière. « Durant cette période (celle du Commencement) de chaleur intense toute l’eau de la terre se rassembla sous forme de vapeurs au firmament, et celles-ci étaient fort éloignées de la surface du globe terrestre … »
(J.F. Rutherford, Création, p. 24, citait l’ouvrage de I.N. Vail). Par suite les éléments se refroidissent formant des anneaux au nombre de six ; Le refroidissement et la rotation provoquent une contraction qui fait tomber successivement ces anneaux sur la terre. Ces anneaux sont composés en ordre croissant de la terre, d’air, de carbones lourds, de carbones légers, de neiges glacées et de vapeur d’eau … à l’état de glaces (sic).
Dans cette invraisemblable rêverie, on retrouve à l’origine la terre et les vapeurs qui sont présentées comme étant très éloignées et précédant tout ordre créé. La présence même de Dieu en tant que force de l’air est littéralement exposée, avec un grand luxe de détails par la doctrine Watch Tower : « Dieu est Esprit … Le mot esprit vient d’une racine grecque traduite aussi par le mot « vent ». Le vent est invisible à l’homme mais il a de la puissance. Dieu est invisible à l’homme et possède cette puissance absolue … » (Création, page 12).
Certes, la théorie des Anneaux ne se retrouve pas dans le Kitawala. Mais il est assez naturel de penser que la relation terre, vapeurs, vent sont à l’origine des éléments kitawalistes. Quant à la rotation, elle se retrouve dans le mouvement provoqué par un oiseau cosmique. La ressemblance de ces théories paraît étrange. Or, on ne trouvera pas chez les Bantous une explication de l’origine du monde semblable à celle que donne le Kitawala. Cette explication, les kitawalistes ont été la chercher dans les réminiscences de leurs pasteurs. Ce n’est ni l’enseignement des missionnaires chrétiens, ni les exposés coraniques qui peuvent fournir un point de comparaison à un mythe semblable.
Seuls les livres anciens du Watch Tower offrent une explication comparable. Cette explication, simplifiée, remaniée, partiellement oubliée a donné naissance aux éléments pré-matériels que décrit la Genèse kitawaliste.

… La doctrine Watch Tower rejoint en cela les idées primitives que décrivent les ethnologues. La Mana est confuse et impénétrable. Et le Dieu du Watch Tower est indescriptible : « Nul homme ne peut voir une créature spirituelle sans mourir » (J.F. Rutherford, op. cit. p.16).
De plus, les exposés Watch Tower de la Création, si prolixes en détails de toute sorte, sont muets quant à la nature de Dieu. Dieu est esprit. Il a créé d’abord le Logos. C’est tout. Dieu n’est point décrit. Sa nature demeure inaccessible au raisonnement. Ni le pourquoi, ni le comment ne sont abordés. Jéhovah est seulement celui qui est.
La nature du Dieu du kitawala est donc la même que celle de Jéhovah dans le Watch Tower. Elle diffère des idées bantoues ou sémitiques de Dieu.

… Les sectes sont superposées aux cultes locaux des ancêtres et ces cultes n’ont pas leur place dans le Kitawala, puisque l’immortalité est niée par lui. Il n’y a aucune relation entre ces deux espérances. On ne peut dire qu’il y ait une influence des sectes sur l’idée de Dieu. Ces idées sont Watch Tower, repensées sans doute à l’aide de la philosophie bantoue mais nullement appuyées par les croyances antérieures d’autres sectes. Ces évolutions sont bien distinctes.

Il existe un ouvrage du Watch Tower exposant les origines du monde : celui de J.F. Rutherford intitulé Création et paru à Brooklyn. Il fut traduit en français en 1927. C’est à cette traduction que se réfère l’exposé qui suit.
Les deux premiers chapitres de cet ouvrage relatent la création des êtres spirituels et celle de la terre.
« Il fut un temps où Dieu était seul » (J.F. Rutherford, op. cit. p. 8). L’auteur n’admet aucune matière, comme préexistante.
Contrairement au Kitawala et conformément aux exégèses de tous les autres chrétiens, Rutherford ne reconnaît rien qui préexiste au Dieu de la Bible. Aucune conception aberrante à ce sujet n’eut pu apparaître chez cet étonnant personnage puisqu’il ne participe point à la philosophie bantoue des forces.
L’étape suivante dans la création Watch tower explique l’origine de ce mythe étrange du Kitawala qui donne à Manzo son substitut Mungu.
« Dieu commença sa création et ce commencement fut son Fils bien-aimé connu dans les Saintes Ecritures sous le nom de Logos » (J.F. Rutherford, op. cit. p. 9). Par suite, aucune allusion n’est faite à l’Esprit-Saint. Le Watch Tower n’a pas de trinité. Il y a un Dieu, Jéhovah, qui est unique, aussi monolithique qu’Allah lui-même. Le Fils, le Logos, est une créature, un être qui a commencé dans le temps (Ibid. p. 18). Et Lucifer était même presque son égal. Lucifer était dans le même ordre créé que lui.

Rutherford écrit : «  Bien longtemps avant la création de la terre, le grand Dieu Jéhovah avait une puissante et merveilleuse organisation comprenant une armée de créatures spirituelles, parmi lesquelles se trouvaient les anges … Lucifer et le puissant Logos, ces deux derniers appelés « fils de l’Aurore » (l’origine lointaine de cette notion se trouve dans l’hérésie d’Arius, reprise par plusieurs sectes protestantes).
« La Bible nous révèle dans l’Apocalypse 3 ; 14, que le Logos était « le commencement de la Création de Dieu ». Après sa création Dieu fit du Logos son agent actif dans la création de toutes choses. Le grand Dieu donna à son Bien-Aimé, au Logos, toute sa confiance ; il délibéra avec lui ; et toutes choses furent créées sous la direction du Dieu tout-puissant, par son Fils bien-aimé, le Logos » (JF. Rutherford, op. cit. p. 11).
Il semble bien que le Watch Tower confonde en une seule personne l’archange Michel et le Christ sous le vocable « Logos » : « le terme étoile du matin s’appliquait à deux êtres puissants du ciel, à savoir Michaël (le Logos) et Lucifer (J.F. Rutherford, Vie, p. 78).
Et ce Logos devenu homme fut cependant bien Jésus-Christ (J.F. Rutherford, La harpe de Dieu, p. 97).
Cet aspect n’est pas repris dans le Kitawala. Chez les Kumu, Lucifer n’apparaît pas. Le mal est, chez les Bantous, l’apanage d’esprits infimes par rapport à Dieu. Il eut été trop contraire à la philosophie bantoue de rechercher si haut la cause du Mal. Mais il est clair que Lucifer et le Logos sont des créatures spirituelles et que le Logos est le premier des esprits.
C’est un être issu de Dieu mais inférieur à lui, appartenant à l’ordre créé, soit donc aux catégories des êtres doués de raison.

En cela le Logos, premier esprit, est identique à Mungu, première créature raisonnable.

Mais de plus le Logos est créateur : s’appuyant sur un mot de saint Paul : « Dieu, qui a créé toutes choses par Jésus-Christ » (Eph. 3 : 9), Rutherford expose que « toutes choses visibles et invisibles furent créées par le Logos, l’intermédiaire et l’agent actif de Jéhovah, Dieu » (J.F. Rutherford , Création, p 11).
Le Kitawala fait de Mungu le créateur des seuls êtres doués de raison. L’évolution à partir de l’enseignement Watch Tower a permis aux Bantous de réduire le rôle du Logos à l’ordre du raisonnable.
Cependant, il faut admettre que Lucifer est présenté par le Watch Tower comme postérieur au Logos et créé par lui. Ce n’est que par une transformation radicale que l’enseignement du Watch Tower aura pu, si la supposition est exacte, renverser les rôles des fils de l’Aurore. En effet, il y a plus, Lucifer fut, selon le Watch Tower le gardien du premier couple humain, avant sa faute.
Le Kitawala garde cette idée très importante de l’enseignement Watch Tower : Dieu a créé un substitut, première des créatures, qui a son tour et sous la direction de Dieu, créa tous les êtres. La bantouisation de cette idée, syncrétisée avec l’ésotérisme kumu notamment, réduisit la Création de Mungu à celle des êtres raisonnables, réservant à une autre créature importante le rôle d’assembler les éléments en un ordre matériel favorable à l’apparition de l’humanité.

Nulle part, sauf dans la formule du baptême, le Kitawala ne fait allusion à l’existence de l’Esprit-Saint, ni d’un Paraclet, ni de la trinité, ni d’une lumière de Dieu, distincte de lui ou unie à lui. La formule du baptême qui est employée même par le Watch Tower n’est qu’une image sans importance autre que celle qui la rattache au texte sacré : « les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ».
Car le Watch Tower lui-même rejette le Saint Esprit et chaque fois que le mot est employé c’est avec une minuscule et en tant qu’esprit de Dieu mais dont la « personne » n’existe pas. Anathémisant les clergés, le « juge » Rutherford écrit : « Ils sont les Créateurs de la doctrine aussi fausse que déraisonnable de la Trinité, par laquelle il est enseigné et déclaré que Jéhovah, Jésus et le saint esprit sont trois personnes en une seule » (J.F. Rutherford, Lumière, Vol. I, p.137).
A cette exécution sommaire de l’idée de trinité correspond le silence du Watch Tower à propos du Paraclet.
Il faut ajouter que l’esprit de Dieu n’est point nié et que sans doute c’est en ce sens qu’il est invoqué au baptême mais comme étant identique à Jéhovah.
Le Juge Rutherford écrit : «  Le saint esprit est la puissance invisible de Dieu opérant selon sa volonté sur l’esprit et sur la matière » (J.F. Rutherford, Délivrance, p 118). N’ayant aucune raison de rechercher ailleurs l’enseignement relatif à la Troisième Personne, le Kitawala se borne à l’ignorer.
L’existence de Mungu-Logos est le propre de la doctrine Watch Tower. La représentation de Mungu procréateur et père est d’origine bantoue.
L’inexistence de la trinité et de l’Esprit-Saint provient des enseignements Watch Tower.
La limitation de la Création de Mungu à l’humanité est une conséquence de la division bantoue du monde entre Ki-ntu et Mu-ntu. L’idée de Mungu non plus que l’idée de Dieu ne doit rien aux traditions des sectes bantoues.


Sur les structures temporelles


Baptême


La matérialité du rite (du baptême) est demeurée chrétienne. Le pasteur plonge le fidèle dans l’eau et prononce les paroles sacramentelles chrétiennes. Cependant, le sens des paroles a été perdu. Ce n’est plus qu’une réminiscence. Nous n’avons retrouvé ni le Fils, ni surtout le Saint Esprit dans la notion de Dieu. Et cependant, le Kitawala ne baptise pas au nom de Manzo, ni de Mungu. Il invoque la trinité, mais sans comprendre. Certains disent : aNakubatisa kwa jina la Baba na Robo Mwana. Une traduction compréhensible donne : « Je te baptise au nom du Père et de l’Esprit respectable » (Mwana signifie enfant mais avec une nuance de respect : Fils. Mais il se retrouve dans les noms des chefs songye où il signifie « digne ». Les Swahili appellent les femmes nobles Mwana). Le rite est resté presque intact mais il a perdu tout son sens.
A la question de savoir pourquoi l’on prononce ces paroles, le pasteur se contente de répondre en invoquant la tradition des premiers kitawalistes.
Le Watch Tower nie l’existence de l’Esprit-Saint, nous l’avons vu. De même il fait du Fils une créature de Dieu. Mais il respecte la lettre de l’Evangile où Jésus prescrit clairement le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Aussi baptise-t-il au nom d’une trinité qu’il nie mais en attachant aux mots un sens différent. Le kitawala s’est conté de retenir la formule, il en perdit le sens.
En outre, le Kitawala est le plus souvent composé d’anciens adeptes des religions chrétiennes qui connaissent évidemment bien la formule du sacrement et ne pourraient l’oublier. Bien des usages sacrés chez les Bantous, comme chez les autres peuples, ont ainsi perdu leur sens original et demeurent par la force de l’habitude, tout en se réduisant à une forme de plus en plus démunie de contenu.

Cependant, les implications baptistes du Watch Tower sont présentes : il faut immersion totale. Mais les baptistes et le Watch Tower immergent dans n’importe quelle eau. Le Kitawala exige l’eau courante, tout au moins l’anse d’une rivière. Point d’étang ; point de marais.

Le Watch Tower reconnaît l’existence d’un état universel mauvais issu de la faute d’Adam. Mais le péché originel entachant chaque être humain n’est pas clairement défini. Certes, tous les êtres sont aux mains de Satan et l’appartenance au Watch Tower est le seul moyen d’en sortir
. C’est ce qu’a repris le Kitawala. Qu’il admette la possibilité de sauver tous les hommes ou seulement les fils de Sindikisa, c’est par l’appartenance à la secte que le salut est possible.
Mais l’effacement du péché originel n’a rie à voir dans le baptême. Ce péché n’est pas cité explicitement. Jamais il n’en est fait mention.

Certaines branches immédiatement proches du Watch Tower déclarent conférer trois baptêmes : celui de Jean, celui de Moïse et celui du Christ. En fait, on ne doit pas considérer ces branches comme Kitawala mais bien comme branches à peine bantouisées des Témoins de Jéhovah.

Les racines bantoues du baptême kitawaliste sont de deux sortes : en tant qu’accession à la secte il est comparable au premier degré des initiations de sectes secrètes. Par sa nature, il est comparable à la nature de la circoncision. Au Watch Tower il a emprunté le rite matériel et l’annonce, avant le baptême, d’une persévérance pénible après une heureuse prise de contact.


Organisation


Par-delà les diacres se trouvent les anciens, les elders. Dans la hiérarchie Watch Tower, ils sont guides des fidèles. Parfois même mauvais bergers : « Il m’est pénible d’avoir à déclarer que la plupart des difficultés et des dangers auxquels l’Eglise est exposée semblent devoir être attribués aux anciens et aux diacres » (La Tour de garde, 1er février 1916, p. 327, éd. anglaise). Telle est la déclaration du juge Rutherford au moment des démissions massives provoquées dans le mouvement par la déception de ne point voir en 1914 l’avènement du Royaume de Jéhovah. Il est remarquable que la doctrine soit suivie et critiquée en ordre principal par les elders et les diacres. Ce sont avant tout les anciens qui sont les dépositaires de la doctrine et qui l’enseignent.

Dans le Kitawala même, l’elder doit avoir quelques connaissances religieuses et dispose alors de l’autorité voulue pour diriger un petit groupe ou du moins enseigner les fidèles et diriger les chants.


Sur le rituel et la dogmatique


Les questions posées au catéchumène kitawaliste sont semblables aux devinettes bantoues. Et de même les paraboles que les pasteurs emploient sont très proches des récits imagés que les vieillards bantous racontent aux enfants.
Le fondement de ces paraboles est toujours biblique et souvent, lorsque le contenu s’éloigne de l’interprétation usuelle de la Bible, il faut en rechercher la cause dans les enseignements des anciens écrits Watch Tower de Russell ou même de Rutherford.

Le texte établi par Philippart reprend la légende des hommes créés par Mungu (Contribution à l’étude de la secte Kitawala, inédit, pp. 8 et 9). Trois hommes se disputent le droit d’aînesse. Et par des procédés déloyaux, Ndembo Kanizari triomphe et impose son autorité, écrasant notamment son frère aîné Sindikisa et la descendance de celui-ci du poids de toutes les misères et de tous les travaux du monde.

Voici l’explication des débuts de cette situation.

Les noms obscurs de Ndembo Kanizari et de Sindikisa, qui sont essentiels, ont été interprétés de toutes manières. Dans la région de Kisangani on voulut voir en Sindikisa le nom du serpent d’eau en langue kumu et, par ce moyen, le rapprocher du serpent d’Eden. Quant à Ndembo Kanizari, il apparut être l’accouplement de ndembo, matraque et de Kanisari, César !

Un pasteur kitawaliste put signaler que Ndembo Kanisari était le nom bantouisé de Nabuchodonosor …

Il faut ajouter que le Watch Tower écrit ce nom sous la forme suivante :
Nebucadnetsar. Les protestants et notamment le traducteur de l’Ancien Testament, Louis Segond, emploient cette forme. Cependant, la forme swahili zanzibarite est Na Buhti Nasor, très éloignée donc de l’expression kitawaliste.

Or, la grande explication du règne actuel de Satan est donnée par le Watch Tower :
« En l’an 606 avant J.-C., Sédécias fut détrôné. Il fut fait prisonnier et amené à Babylone. Nabuchodonosor établit alors le premier empire universel sur la terre et les temps des nations commencèrent à partir de ce moment-là. La durée du temps des nations est fixée avec précision dans les Ecritures comme une période de sept temps symboliques de 360 ans chacun, soit un total de 2.520 ans. Puisque cette période a commencé en l’an 606 avant J.-C., elle doit nécessairement se terminer en 1914 après J.-C. » (J.F. Rutherford, La Harpe de Dieu, p. 249).

Cette explication a, dans la doctrine ancienne des Témoins de Jéhovah, une importance capitale et elle est reprise dans la plupart des traités Watch Tower avec la plus grande insistance. « Le bail de domination universelle accordé aux gouvernements des nations a commencé par Nebucadnetsar » (C.T. Russell, L’Aurore du millénium, t. II, p. 76).

Si l’on prononce à l’anglaise le nom de Sédécias, il s’en trouve fortement rapproché de Sindikisa. Il est clair que la ressemblance du mot du mot avec le verbe swahili ku-sindikisa (guider) a facilité la bantouisation du nom de Sédécias.

Ce récit qui clôt le second Livre des Rois est considéré par le Watch Tower comme l’explication des débuts du règne de Satan sur le monde. Mais il ne peut que fortifier le Watch Tower ainsi que l’explique Rutherford s’appuyant sur l’Evangile : «  Ne crains rien petit troupeau car il a plu à votre Père de vous donner le Royaume » (Luc XII, 32).

L’explication du Kitawala est à peine différente. Le règne de Satan est celui de la force opposée à celle des Témoins. Le règne des Européens fut symbolisé par celui de Nabuchodonosor qui devient l’ancêtre mythique des Blancs. Et Sédécias qui, par sa révolte contre le roi de Babylone (II Rois, 24 : 20) marqua le début de la captivité, devint tout naturellement le symbole du Noir, élu de Dieu mais opprimé et humilié par la race temporairement supérieure des ennemis de Dieu.

On voulut voir dans cette histoire une sorte de mythe fondamental du Kitawala. Mais il n’est pas plus important que les autres. Il est plus souvent cité parce qu’il existe une confusion entre la création des hommes et le début du règne de Satan. Bien d’autres récits bibliques sont utilisés par le Kitawala pour l’explication de l’infériorité temporaire et imméritée du Noir, enfant de Dieu, progéniture malheureuse de Mungu.

Le Kitawala a pris dans les Ecritures une sorte de devise. En swahili, elle s’exprime ainsi : Kula utamu, kumeza uchachu sawa na pilipili : « Manger quelque chose de doux, ingérer quelque chose de brûlant comme du piment ». Cette devise, qui fut sans doute un mot de passe, se retrouve dans les groupes luba et kumu.

Commentant la parole de l’Apocalypse (10 : 9), le père du Watch Tower écrit : « Et il me dit : Prends-le et dévore-le, il sera amer à tes entrailles mais dans ta bouche, il sera doux comme du miel.
(Commentaire). Il serait inutile pour nous de prier le Seigneur pour obtenir de Saint Esprit si nous négligeons sa parole de vérité, si nous ne la mangeons pas, car l’esprit de Dieu nous a donné cette parole pour nous en remplir (C.T. Russell, Etudes des Ecritures, volume V, 217, Ezéchiel 2 : 1). Cela nous conduira au sacrifice souvent amer par ses souffrances. Cela développera notre appétit pour obtenir davantage de nourriture spirituelle. Les effets de cette absorption sont un mélange des amertumes de la persécution et de la douceur des bénédictions (C.T. Russell, Etudes des Ecritures, volume III, 72, 73 ; Ezéchiel 2 : 10 ; 3 – 14 ; Dan. 8 : 27). « Oh la bénédiction de celui qui … arrivera jusqu’à 1.335 jours ! » Ce fut-là véritablement du miel (Dan. 12 : 12 ; Ps. 19 : 11 ; 119 : 103). » (C.T. Russell, Etudes des Ecritures, volume VII : Le mystère de Dieu accompli, p. 192).

Le livre symbolise la parole de Dieu.

La parole de Dieu, telle que l’interprète le Kitawala, est douce en apparence. Mais aussitôt après elle brûle le cœur du fidèle et lui fait souffrir mille tribulations. Cette comparaison est familière aux Témoins de Jéhovah. Lorsque Rutherford explique la signification des sept églises de l’Apocalypse, il s’étend sur le symbole de Smyrne qui représente les fidèles oints du Seigneur : « L’odeur de la myrrhe est puissante mais sa saveur est amère. Le nom de Smyrne est l’équivalent du mot myrrhe » ( J.F. Rutherford, Lumière, t. I, p. 25).

L’importance de la place donnée à ce double effet de la doctrine Watch Tower, de même que le contraste entre les espoirs suscités par le Kitawala et les tribulations qui en sont la conséquence, ont donné une valeur très grande à cette devise. Le piment rouge du Congo est le condiment idéal mais il est amer quoi qu’il soit agréable au goût.

Mais le Kitawala ne présente point de sacrifices, c’est même un point important qu’il a retenu du Watch Tower. Dès lors, le Kitawala ne prie guère. Qui pourrait-il prier ? Dieu est très haut, très loin. Il n’y a pas de génies. Il n’y a plus d’ancêtres. Les intercesseurs proches de l’homme ont été anéantis. Le Kitawala ne prie guère pour de petites choses. Ses oraisons décrivent le grand changement, expriment la misère des conditions présents. Elles appellent le surcroît de forces nécessaires pour triompher au moment du bouleversement.


Sur la conclusion


Il semble que le Kitawala ne fomente pas de rébellion. Mais s’il s’en trouve une non loin de lui, il l’appuie de toute sa force. Car les fidèles croient tout aussitôt que le bouleversement attendu est arrivé.

C’est là ce que cache le Kitawala. La grande révélation dont on ne parle jamais mais qui a converti tant d’hommes. Le mythe d’Armageddon basé sur l’Apocalypse a été repris par le Watch Tower et a pénétré jusqu’au cœur des Kumu. Dieu reconnaîtra les siens. L’âme des autres mourra. Le Watch Tower et le Kitawala nient l’immortalité de l’âme. C’est un point singulier mais essentiel de ces doctrines : « Nulle part dans les Ecritures, il n’est dit que Dieu fit d’abord l’homme puis il lui donna une âme » (J.F. Rutherford, Création, p. 52).

Certes, Dieu donne la vie par son souffle. Mais cette vie est de même nature que celle des animaux et ce souffle est périssable. Il faut une seconde intervention de Dieu pour donner l’immortalité. Et cela ne sera le privilège que de quelques élus. Les autres seront damnés mais en ce sens qu’ils seront anéantis corps et âme à la bataille d’Armageddon.

« Nous sommes de Dieu les quelques élus. Tous les autres sont damnés. Pour vous, point de place au ciel. Le ciel ne peut être plein à craquer », dit un hymne Watch Tower. Le Kitawala a repris à son compte cette promesse.

Les fidèles pensent qu’ils pourront renaître.

Naturellement, certains groupes et spécialement ceux des Walengola (Province Orientale) ont expliqué qu’ils renaîtraient Blancs.
Mais il semble que cela signifie seulement renaître dans un état heureux et supérieur.





Retour vers l'introduction